La mort violée.

Le Monde.
17 et 18 mai 1992.

La mort violée.

Une plainte contre X … vient d’être déposée à Amiens par les parents d’un adolescent décédé sur le corps duquel des prélèvements d’organes avaient été effectués.Le dimanche 28 juillet 1991, Christophe Tesnière, dix-neuf ans, est victime d’un accident à Dieppe, où il circulait à bicyclette. Le bilan radiologique effectué en urgence au centre hospitalier dieppois ne laissera aucun doute sur la gravité des lésions. Les médecins constatent l’installation très rapide d’un coma, associé à des signes de décérébration. Trois jours plus tard, l’état neurologique du blessé s’aggravant, les spécialistes de réanimation de l’hôpital de Dieppe décident le transfert en hélicoptère sur le service de neurochirurgie neurotraumatologique du CHU d’Amiens.

Le 5 août, M. et Mme Tesnière apprendront le décès de leur fils. Brutalement se pose alors la question du prélèvement d’organes.  » Les médecins du CHU d’Amiens, expliquent aujourd’hui les parents, nous ont affirmé que la loi Caillavet prévoyait le prélèvement d’organes sur les personnes majeures, sans avoir besoin de l’autorisation de la famille. C’était par gentillesse qu’ils demandaient notre accord. Plus précisément, ils nous ont dit que, dans le cas où nous ferions état d’une opposition formulée de son vivant par Christophe, une enquête de gendarmerie pourrait être effectuée pour vérifier si nous avions ou non menti. « 

« Une erreur de manipulation informatique »

Le 4 novembre, les parents reçoivent du CHU d’Amiens un avis des sommes à payer adressé à Christophe et précisant que ce dernier doit régler la somme de 300 francs correspondant au forfait journalier pour le « séjour » effectué du 31 juillet au 5 août. Ce document indique, par ailleurs, qu’une série d’actes de chirurgie, d’un montant de près de 6000F, a été réalisée sur le corps de Christophe, Mme Tesnière contacte le CHU par téléphone pour tenter de comprendre. On la dirige vers le docteur Jean Tchaoussoff, maître de conférences, anesthésiologiste des hôpitaux et membre de France-Transplant.

Ce médecin lui répond par écrit, le 3 décembre, expliquant que cette facturation du forfait journalier était due à  » une erreur de manipulation informatique par un personnel de remplacement pendant une période de vacances ». Entre-temps, M. G. Gallet, directeur de l’hôpital nord du CHU d’Amiens, avait, le 13 novembre, écrit aux parents que c’était par erreur qu’on leur avait réclamé la somme de 300 F.

Dans sa lettre, le docteur Tchaoussoff indiquait aux parents le détail des prélèvements effectués : le coeur, le foie, les deux reins ainsi que les deux cornées.  » Le don d’organes  » de Christophe a permis à six malades et à leurs familles de reprendre espoir, écrivait ce médecin. Actuellement, tous ces greffés vont bien et, parmi les quatre receveurs d’organes de vingt-cinq à cinquante ans, il y a deux hommes et deux femmes.

Ces précisions ne suffisent pas aux parents de Christophe. Compte tenu des circonstances mal connues de l’accident, ils avaient porté plainte pour homicide involontaire contre le responsable de l’accident de leur fils. A ce titre, ils devaient avoir accès au dossier d’instruction, donc au compte rendu opératoire résumant les gestes pratiqués par les chirurgiens sur le cadavre de Christophe.

Globes oculaires artificiels.

Ce document, du 5 août 1991, signé du professeur Jacques Petit (service d’urologie du CHU d’Amiens), révèle que les prélèvements furent plus nombreux que ceux indiqués par le docteur Tchaoussoff : outre le coeur, le foie et les reins, ils comprenaient aussi l’aorte descendante, avec les gros troncs supérieurs de la crosse, l’artère iliaque et fémorale droite, les deux veines saphènes internes et la veine fémorale droite. On apprend également que l’on a placé, après le prélèvement des cornées, des globes oculaires sur le cadavre et que toutes les incisions ont été refermées en deux plans « avec fil métallique au niveau du thorax ».

La lecture de ce document, après comparaison avec la lettre du docteur Tchaoussoff, a profondément ému et révolté les parents de Christophe. La réaction de ces enseignants fut d’autant plus violente que, militants humanistes et laïcs, ils adhérent totalement aux principes sous-tendant la pratique des greffes d’organes et que, lors de l’inhumation civile de leur fils, ils avaient publiquement milité en faveur du don d’organes. Aujourd’hui, M. et Mme Tesnière, défendus par Me Gilbert Collard, du barreau de Marseille, accusent notamment le docteur Tchaoussoff de leur avoir menti sur le nombre et la nature des organes prélevés, ainsi que sur la nature des incisions pratiquées et la qualité de leur fermeture. Ils accusent, d’autre part, les médecins du CHU d’Amiens de ne pas avoir respecté la législation existante sur le prélèvement des yeux.

La loi du 22 septembre 1976, dite loi Caillavet, relative au prélèvement d’organes, ne fait en effet pas obstacle (article 5) à la loi du 7 juillet 1949. Or celle-ci, dans un article unique, précise que les prélèvements anatomiques au titre de la greffe de la cornée ne peuvent être effectués qu’après legs testamentaire des yeux. Christophe n’ayant pas de son vivant effectué un tel legs, comment a-t-on pu procéder au prélèvement de ses deux globes oculaires ? On souligne auprès de France-Transplant que le prélèvement de la cornée peut être assimilé à un prélèvement de tissu et non de globes oculaires, dans la mesure notamment où de nouvelles techniques permettent d’éviter l’énucléation. Pourquoi, dans ce cas, les médecins d’Amiens ont-ils procédé à l’implantation de globes oculaires artificiels ?

« Nous pensons que les médecins cherchent à cacher certaines choses : personne ne nous a dit qu’on prélèverait les cornées de notre fils car on savait bien que c’était trop demander à des parents qui viennent d’apprendre la mort cérébrale de leur enfant et que l’on refuserait, car les yeux d’un enfant, c’est le symbole de sa vie, écrivent les parents de Christophe à M. Bernard Kouchner, ministre de la santé et de l’action humanitaire. Quand nous pensons à notre Christophe, nous évoquons immédiatement son regard, qui était source de vie et de tendresse. Même son souvenir est brisé par les médecins qui remplacent, après prélèvement des cornées, des yeux par des globes oculaires ».

M. et Mme Tesnière viennent de porter plainte pour vol et violation de sépulture. Cette douloureuse affaire soulève la question du respect dû aux morts et à la qualité du dialogue entre les médecins de France-Transplant et les familles qui viennent d’apprendre la mort cérébrale d’un de leurs proches, le corps de la victime étant maintenu en réanimation artificielle. Dans leur courrier au docteur Kouchner, les parents de Christophe demandent notamment  » une enquête sur la manière dont on procède aux prélèvements d’organes en France ».

Ils ont placé dans leurs documents personnels et collé sur leur voiture un texte expliquant qu’en cas d’accident ils refusent tout prélèvement d’organes pouvant être pratiqué sur eux, ainsi que sur leur fils Olivier.

JEAN-YVES NAU

 


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