Dernières nouvelles du cannibalisme. Le Canard enchaîné – 20 mai 1992

Le Canard enchaîné
20 mai 1992

Dernières nouvelles du cannibalisme.

C’EST une drôle de question, qui fait passer des frissons dans l’échine, entre Grand-Guignol et Frankenstein. Votre enfant vient de mourir, vous étiez d’accord pour qu’on lui prélève un organe : alors qu’est-ce que cela peut vous faire que les médecins le charcutent un peu moins, un peu plus ?

A première vue, froidement, si l’on ne croit pas à la résurrection des corps: rien.

Mais rien n’est moins froid qu’un mort proche. En découvrant l’histoire de la plainte déposée pour  » vol et violation de sépulture » contre X, c’est-à-dire contre des médecins, par M. et Mme Tesnière, on a le coeur soulevé.

Comme si l’horrible affaire se devait d’être parfaitement pure, M. et Mme Tesnière, enseignants et athées, étaient de chauds partisans des dons d’organe lorsque leur fils de 19 ans fut victime d’un accident de bicyclette à Dieppe, le 28 juillet 1991. Cinq jours plus tard, ils apprennent son décès au CHU d’Amiens. Sans excès de charité, semble-t-il, le service hospitalier leur explique que la loi Caillavet prévoit la possibilité du prélèvement sur les majeurs sans qu’il soit besoin du consentement de la famille. On ne les alertait donc que par courtoisie. Simple formalité. « Plus précisément, ont-ils expliqué à Jean-Yves Nau, du « Monde », ils nous ont dit que, dans le cas où nous ferions état d’une opposition formulée de son vivant par Christophe, une enquête de gendarmerie pourrait être effectuée pour vérifier si nous avions ou non menti. « 

Sympathique comportement, qui ne surprendra pas ceux qui ont goûté l’exquis sens de la communication de certains as du bistouri – pas tous heureusement. Bon. Va pour le coeur, le foie, les reins. Et c’est tout. Tope là. Au nom de l’humanité. Le petit était en bonne santé: cela n’a pas de prix.

Il faut croire que si. Le 4 novembre, ils reçoivent la note : 300 F par 24 heures de  » séjour  » de leur fils. Plus 6 000 F pour les « actes chirurgicaux » effectués sur le corps. Ça, c’est une simple  » erreur de manipulation informatique tout à fait regrettable « . On les apprécie, dans ces occasions.

Mais M. et Mme Tesnière avaient par ailleurs porté plainte pour homicide involontaire. Cela leur donnait accès au dossier d’instruction et, en particulier, au compte rendu des opérations chirurgicales subies par leur fils.

Ce fut là qu’ils burent un calice très fielleux. Le docteur Tchaoussoff, maître de conférences, anesthésiologiste et membre de France-Transplant, leur avait écrit une lettre de remerciements, précisant que grâce au coeur, au foie, aux reins de Christophe, quatre personnes avaient été sauvées, deux hommes et deux femmes. Cela donnait presque un sens à l’absurde. Dans le rapport qui leur est remis, ils découvrent que les hommes de l’art ont puisé beaucoup plus avant qu’il n’était prévu dans le corps de Christophe. L’énumération des viscères donne l’image d’un tableau de Soutine un soir de cauchemar de boucherie : il y a l’aorte descendante avec les gros troncs supérieurs de la crosse, l’artère iliaque et fémorale droite, les deux veines saphènes internes et la veine fémorale droite. Tout cela utile, sans aucun doute. Mais tout de même. Visions de casse automobile : dis donc, t’aurais pas un culbuteur en état de marche, un filtre et des bobines pas trop encrassées ?

Quand on est demandeur, on part certes content, avec la belle occase. Quand on est des parents, c’est un peu lourd à digérer. D’autant qu’après avoir également prélevé les cornées sur les yeux, les médecins ont mis en place des globes oculaires artificiels. Et que toutes les incisions ont été refermées en deux plans « avec fil métallique au niveau du thorax ». Du cousu-main peut-être, mais pas vraiment de la dentelle.

Comme si Christophe n’était désormais pas à ça près. Et que les parents fussent voués à n’y voir que du feu. Ce qui aurait dû se passer. D’où l’on soupçonne inévitablement ces dépeçages – effectués sans aucun doute pour la bonne cause – d’être monnaie courante. Le docteur Tchaoussoff ne s’en défend même pas : la loi Caillavet, dit-il,  » ne détaille pas le nombre et la qualité des organes et des tissus que nous sommes en droit de prélever. Si la famille est consentante, et c’était le cas, nous pouvons prélever tout ce dont nous avons besoin pour sauver des vies humaines, y compris de la peau pour les grands brûlés… « 

Allô, la casse? Elle est carrossée comment, la vie humaine ? Et celle des parents, elle compte pour quoi ? Pour peau de balle ? Pourquoi ne pas taxer d’obscurantisme ces gens qui tenaient à leur enfant comme à la prunelle de leurs yeux ?  » Les yeux d’un enfant, c’est le symbole de la vie, viennent-ils d’écrire à Bernard Kouchner. Quand nous pensons à notre Christophe, nous évoquons son regard, qui était source de vie et de tendresse. Même son souvenir est brisé par les médecins, qui remplacent, après prélèvement des cornées, des yeux par des globes oculaires. « 

Devant ça, quoi ? Des tranches de bagnoles à découper. La chirurgie moderne consomme de l’organe à tire-larigot. Comme la chair fraîche à l’Ogre, il lui en manque tout le temps. Et l’idée est plutôt désagréable pour le Petit Poucet d’aujourd’hui de savoir qu’au premier coin de rue il peut passer à la casserole. Le Casseur en blanc le guette avec son chalumeau. Drôle de civilisation, qui fait du médecin un garagiste en quête de pièces détachées, et du passant, selon le cas, une bagnole foutue, tant pis pour elle, ou au contraire un engin réparable.

Ma copine Annette, sur ses draps blancs, parmi les circuits en déroute d’une vie en manque de reins neufs, se surprenait à souhaiter la mort de n’importe qui, pour peu qu’il soit un donneur approprié. Elle habitait la baie des Trépassés. Un jour, la pièce rare, le morceau de choix, est arrivé par hélicoptère. Il avait reçu deux balles au cours d’une tentative d’évasion. Le corps avait été conservé vivant pour les rognons. On l’a allongé près d’elle pour préparer l’échange. Elle s’est tournée vers lui. Il était beau garçon.  » J’aurais pu l’aimer, me disait- elle longtemps après. Mais c’était lui ou moi. S’il avait vécu, je serais morte. Sa peau contre la mienne. Ça fait une drôle d’impression. « 

Les greffes, même gratuites, se paient cher en question de conscience. On n’est jamais loin de l’éloge du cannibalisme. Si l’on n’y met pas un peu de doigté, on finira par s’en mordre les doigts.

Bernard Thomas.

 

 

 


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